6 % des enfants scolarisés : derrière ce chiffre, un trouble qui ne se voit pas mais qui transforme chaque geste en défi. La dyspraxie, c’est l’invité discret qui bouleverse l’enfance et s’invite dans chaque moment de la vie quotidienne. Ce trouble du développement moteur ne se contente pas de ralentir les gestes : il les complique, les fragmente, les rend incertains. Parfois, il s’accroche à la parole, à la capacité de fixer son regard, et s’entoure d’autres difficultés : troubles de l’attention, dyslexie, dyscalculie… Pourtant, la dyspraxie n’a rien à voir avec les capacités intellectuelles. Certains enfants touchés affichent même un potentiel brillant.
Au fil des jours, les obstacles s’accumulent : s’habiller prend du temps, tenir ses couverts devient une épreuve, jouer à des jeux de construction ou apprendre à faire du vélo demande une énergie démesurée. La fatigue s’installe vite, la frustration aussi, parfois accompagnée d’un sentiment d’isolement. À l’école, un enfant dyspraxique se heurte à la difficulté d’écrire : la dysgraphie vient compliquer l’apprentissage. L’ordinateur, la dictée vocale deviennent alors de précieux alliés pour avancer. Mais les embûches ne s’arrêtent pas là : lecture, orthographe, mathématiques, géométrie, activités manuelles, musique ou sport, tout semble exiger des efforts supplémentaires.
Chaque étape de la scolarité peut cependant s’accompagner de solutions adaptées, d’astuces concrètes. Le rôle de la famille, celui des enseignants, s’avère souvent décisif pour que l’enfant trouve sa place et progresse.
ENTRETIEN AVEC MARIANNE DELETANG, PRÉSIDENTE DE L’ASSOCIATION DYSPRAXIQUE MAIS FANTASTIQUE Qui recevez-vous dans votre association et quelle est sa particularité ?
L’association Dyspraxique mais fantastique (DMF) accueille en priorité les personnes concernées par la dyspraxie, mais elle ouvre aussi ses portes à ceux qui vivent avec d’autres troubles DYS ou des troubles associés, comme le trouble de l’attention avec ou sans hyperactivité, ou encore les troubles du spectre autistique. Sa force : c’est un collectif de parents et de familles qui traversent ensemble les mêmes obstacles, un soutien entre pairs où l’expérience partagée devient ressource.
Quels sont vos combats à l’association ?
En tant que famille d’enfants dyspraxiques, il faut batailler quotidiennement pour que la dyspraxie soit reconnue comme un véritable handicap. Le combat est d’autant plus âpre que rien ne se voit de l’extérieur : c’est un handicap invisible, qui pèse sur chaque moment de la vie, pas seulement à l’école. Le parcours de soins fait intervenir de nombreux professionnels, mais tous ne sont pas couverts par les dispositifs existants, ce qui ajoute une charge supplémentaire aux familles.
Du reste, la réalité varie beaucoup d’un enfant à l’autre. Certains s’en sortent avec un suivi léger, d’autres ont besoin d’un accompagnement plus poussé et d’une reconnaissance officielle auprès de la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH). L’association se mobilise notamment pour que des indemnisations soient mises en place, afin d’alléger l’impact du handicap, notamment dans le cadre scolaire.
Quels sont les domaines où un soutien serait nécessaire ?
Les familles se retrouvent souvent seules face à des frais importants. L’orthophonie et la psychomotricité peuvent bénéficier d’une prise en charge, mais l’ergothérapie, elle, reste à la charge des parents : chaque séance coûte entre 50 et 100 € selon la région. Le recours à un psychologue ou un neuropsychologue s’avère souvent indispensable, car la dyspraxie fragilise la confiance en soi et isole. Trouver un psychiatre ou un pédopsychiatre relève parfois du parcours du combattant.
Les délais pour obtenir un soutien du MDPH s’étirent souvent sur deux ans, ce qui pousse de nombreuses familles à investir d’urgence dans un ordinateur pour aider leur enfant à suivre en classe. Les relais locaux de DMF connaissent bien les réseaux de professionnels et accompagnent les familles dans leurs démarches, de l’accès aux soins jusqu’à la scolarité. S’orienter vers l’association, c’est parfois le seul moyen de ne pas affronter ces difficultés seul.
Que ressent une personne dyspraxique dans la vie quotidienne ?
La dyspraxie bouscule l’organisation et la coordination. Chez un tout-petit, c’est la motricité fine et l’autonomie qui coincent : enfiler un manteau, boutonner un vêtement, gérer son matériel scolaire, tout prend plus de temps. Dès la petite enfance, la rééducation vise à rendre ces gestes moins laborieux. Avec l’âge, l’obstacle principal devient la gestion du temps et l’enchaînement des tâches : mener plusieurs actions à la fois, suivre des consignes complexes, rester efficace sous pression, tout cela devient source de tension.
Le quotidien d’une personne dyspraxique se construit souvent sur des imprévus : un réveil oublié, un verre renversé au petit déjeuner, une tenue à changer en urgence, le stress du retard au travail ou à l’école… Ces petits incidents, répétés jour après jour, grignotent l’énergie et la confiance. Passer le permis de conduire relève parfois du défi. Et l’accumulation des échecs, depuis l’enfance, érode l’estime de soi. Les remarques bien intentionnées, « tu vois, quand tu veux tu peux », deviennent des sources d’incompréhension, voire de culpabilité.
Nombre d’enfants dyspraxiques savent parfaitement ce qu’ils doivent faire, mais la mise en pratique leur échappe, même avec de l’entraînement. Les situations les plus anodines se transforment en épreuves, comme être exclu d’un match de foot improvisé parce qu’attraper le ballon reste difficile.
Il faut également rappeler que la dyspraxie n’empêche ni l’intelligence, ni la créativité, ni même l’excellence. Un grand nombre d’enfants concernés possèdent un raisonnement vif ou de belles capacités d’expression, ce qui ne fait qu’augmenter la frustration face aux obstacles du quotidien. D’où l’importance d’un accompagnement psychologique solide, par les parents ou des professionnels, pour éviter que le sentiment d’échec ne prenne toute la place.
Face à l’adversité, nombre de jeunes dyspraxiques deviennent de remarquables orateurs, persévérants à force d’avoir appris à rebondir. Avec le bon entourage et une estime de soi préservée, leur parcours scolaire ou professionnel peut s’enrichir de réussites singulières. Il s’agit toutefois d’une réalité à nuancer : selon la forme de dyspraxie, certains métiers resteront plus accessibles que d’autres. Mais la volonté, forgée au fil des difficultés, ouvre parfois des portes insoupçonnées.


