Le Gwenn ha Du fête son centenaire depuis 2023, et pourtant la Bretagne n’a pas toujours arboré cette bannière noir et blanc. Avant lui, d’autres symboles, d’autres drapeaux revendiquaient la représentation du territoire. Comprendre l’origine du drapeau breton, c’est retracer un parcours où un étendard conçu dans les années 1920 a progressivement éclipsé des emblèmes bien plus anciens, parfois portés depuis le Moyen Âge.
Kroaz Du et bannière d’hermine : les symboles bretons avant le Gwenn ha Du
Avant la création du drapeau breton moderne, deux emblèmes dominaient. Le premier, la Kroaz Du (croix noire sur fond blanc), est attesté dès le XIIIe siècle. Utilisée lors de croisades par des contingents bretons, elle fonctionnait comme un signe de ralliement militaire, à l’image de la croix rouge anglaise ou de la croix blanche française.
Le second symbole, la bannière d’hermine plain, remonte aux ducs de Bretagne. Le champ d’hermine, sans autre figure, constituait le blason ducal. Ce motif héraldique a traversé les siècles et reste aujourd’hui associé à l’identité bretonne, bien au-delà du seul drapeau.
Ces deux emblèmes avaient une limite commune : ils appartenaient au vocabulaire de la noblesse et de l’héraldique. Ni l’un ni l’autre n’avait été pensé comme un drapeau populaire, reproductible et identifiable au premier coup d’œil dans un contexte moderne.

Morvan Marchal et la création du drapeau breton en 1923
Le Gwenn ha Du naît en 1923 sous le crayon de Morvan Marchal, jeune architecte affilié au Parti national breton. Son projet est de doter la Bretagne d’un drapeau au sens contemporain du terme, distinct des blasons médiévaux.
Marchal puise dans deux sources. D’un côté, le blason de la ville de Rennes. De l’autre, selon plusieurs analyses, la structure du Stars and Stripes américain, avec ses bandes horizontales alternées. Le résultat : neuf bandes horizontales alternant noir et blanc, accompagnées d’un canton d’hermine en haut à gauche.
Neuf bandes, neuf pays bretons : une lecture à nuancer
L’explication la plus répandue attribue chaque bande à un « pays » ou évêché historique de Bretagne. Les quatre bandes blanches représenteraient les pays bretonnants (Léon, Cornouaille, Trégor, Vannetais), les cinq noires les pays gallos (Rennes, Nantes, Saint-Malo, Dol, Saint-Brieuc).
Les travaux récents en héraldique nuancent cette lecture. L’attribution précise de chaque bande à un évêché serait une construction postérieure, venue habiller a posteriori un choix graphique. Marchal lui-même n’a pas laissé de document détaillant cette correspondance bande par bande de façon indiscutable.
Interdiction puis résurgence : le parcours politique du Gwenn ha Du en France
Le drapeau breton n’a pas connu une ascension linéaire. Les autorités françaises l’ont interdit pendant plusieurs décennies, le considérant comme un symbole de provocation séparatiste. Cette interdiction a contribué, paradoxalement, à renforcer sa charge symbolique auprès des mouvements bretons.
Le retournement s’opère à partir des années 1960-1970, quand le renouveau culturel breton (fest-noz, musique, langue) s’accompagne d’une réappropriation massive du Gwenn ha Du. Il sort du cercle militant pour entrer dans les stades, les festivals et les manifestations de toute nature.
Aujourd’hui, le drapeau breton s’affiche sur les façades de mairies, y compris en Loire-Atlantique. Un épisode récent à Montoir-de-Bretagne illustre les tensions résiduelles : le maire a fait l’objet de plaintes pour avoir accordé une place trop importante au Gwenn ha Du par rapport au drapeau français sur la façade de l’hôtel de ville.
Drapeau breton et mouchetures d’hermine : signification d’un motif persistant
Le canton supérieur gauche du Gwenn ha Du porte onze mouchetures d’hermine. Ce chiffre ne correspond pas à un découpage territorial. Il résulte d’un choix esthétique lié à la surface disponible dans le canton.
La moucheture d’hermine elle-même trouve son origine dans la fourrure de l’animal. Au Moyen Âge, cette fourrure, blanche en hiver avec l’extrémité de la queue noire, était réservée aux vêtements d’apparat de la noblesse. Le motif héraldique stylise cette forme en un petit triangle surmonté de trois pointes.
- La bannière d’hermine plain (champ entièrement couvert de mouchetures) reste le symbole héraldique historique de la Bretagne, distinct du Gwenn ha Du.
- La Kroaz Du (croix noire sur fond blanc) conserve ses partisans, notamment parmi ceux qui jugent le Gwenn ha Du trop récent pour incarner l’identité bretonne.
- Le Gwenn ha Du a supplanté ces deux symboles dans l’usage quotidien, les stades et les rassemblements culturels, précisément parce qu’il a été conçu comme un drapeau moderne et non comme un blason.

Le drapeau breton absent de l’espace numérique : la bataille de l’emoji
Depuis 2017, l’association .bzh milite pour obtenir un emoji représentant le Gwenn ha Du. La campagne est structurée, avec des mobilisations chaque année lors de la journée mondiale des emojis le 17 juillet, et des soutiens médiatiques régionaux.
Le blocage vient du consortium Unicode, qui gère le standard des emojis à l’échelle mondiale. En 2020, puis dans sa documentation mise à jour en 2025, Unicode a verrouillé la catégorie des drapeaux : toute nouvelle proposition de drapeau régional sans code ISO 3166 est automatiquement refusée. L’Angleterre et l’Écosse disposent déjà d’emojis de drapeaux, mais ces codes ont été intégrés avant la fermeture de la catégorie.
Cette situation crée un décalage. Le drapeau breton est omniprésent dans l’espace physique (stades, manifestations, festivals, bâtiments publics), mais il reste exclu de l’espace numérique normé. Le drapeau français et ceux d’autres États y figurent sans restriction.
Le soutien de personnalités comme DJ Snake, qui a publiquement défendu la cause de l’emoji breton sur les réseaux sociaux, a relancé le débat sans faire bouger les règles Unicode pour autant.
Un drapeau centenaire qui n’a pas fini de s’imposer
Le Gwenn ha Du a gagné la bataille de la visibilité face à la Kroaz Du et à la bannière d’hermine plain. Son design moderne, facile à reproduire et à identifier, lui a donné un avantage décisif sur des symboles plus anciens mais liés au vocabulaire héraldique.
Son absence du clavier numérique mondial rappelle que la reconnaissance d’un symbole régional dépend aussi de normes techniques décidées loin de la Bretagne. Le prochain terrain de conquête du drapeau breton est Unicode, pas les stades.


